Séminaire EHESS 2003-2004

Espace public, Islam et modernités non occidentales

Durant l’année, notre séminaire a poursuivi la réflexion sur l’Islam et son rapport à l’espace public à partir d’une approche comparatiste et interculturelle. Les diverses formes que l’islam revêt dans différents espaces publics sont étudiées. Les premiers séminaires ont parcouru les approches théoriques de l’islamisme contemporain afin de dégager les dynamiques communes et sismographiques qui mènent à la construction d’un mouvement culturel, d’un imaginaire collectif et leur traduction dans les contextes et les pratiques diverses. On s’est efforcé de développer une approche qui tient compte des tensions entre la quête pour l’unité de la référence religieuse et la diversité de ces interprétations, au lieu de privilégier l’un pour l’autre. Car ne pas tenir compte de ces tensions intrinsèques, ces apories, mènera à une explication de l’Islam contemporain ou bien exclusivement en termes politiques et séculiers, à négliger ainsi la dimension religieuse, ou à l’inverse à une approche essentialiste de l’Islam. Nous avons essayé de détecter et nommer la dimension religieuse ainsi que sa transformation et sa traduction dans les pratiques aussi bien collectives et politiques qu’individuelles, corporelles et spatiales. Plutôt que de privilégier une analyse de discours, des convictions et des idéologies de l’Islam, nous avons tenté de décrire les transcriptions de ces convictions dans les pratiques performatives, dans le choix des icônes religieux et l’organisation des espaces.

Dans un second volet du séminaire, nous avons étudié les apparences publiques de l’Islam dans une perspective comparatiste et à travers les études de cas provenant de la Turquie et de l’Iran, mais également de l’Islam européen (Allemagne et France). Dans ces trois contextes différents, le foulard islamique occupe une place centrale quant à la visibilité de l’Islam dans l’espace public. En faisant référence aux travaux d’E. Goffman, la stigmatisation est utilisée comme un concept clef qui véhicule une marque corporelle et personnelle, mais également un mode de communication non verbale et publique. Ainsi le foulard islamique est-il étudié comme une forme d’adoption volontaire d’un symbole de stigmatisation et d’exclusion (un symbole d’inégalité et de ségrégation de sexes), de telle sorte que les nouvelles figures musulmanes font entrer sa signification dans un processus de transformation. Dans le cadre d’islamisme, le foulard quitte les usages traditionnels et cherche à devenir un symbole de différence et de contestation, mais également de quête de prestige et de pouvoir.

Les frontières entre l’espace public et l’espace privé sont objets de transformation et de débat à travers les nouvelles pratiques islamiques. En effet, le rôle de « mohtassib », la police des mœurs, est pris comme exemple aussi bien dans la perspective historique que dans son interprétation moderne pour montrer le processus de la radicalisation des traditions entamé par l’Islam contemporain.

L’irruption de l’Islam dans l’espace public signifie également une transformation des frontières entre les espaces privé et public. Les frontières ainsi que la représentation de l’espace public se transforment par l’arrivée de nouveaux acteurs et de leurs pratiques islamiques. Ce point nous a conduit à revisiter la laïcité comme fondement de l’espace public, en France mais également en Turquie. En effet, la laïcité française, considérée comme une exception, sert de référence idéologique à la modernisation turque plus que la sécularisation au sens anglais. Aujourd’hui les revendications de la présence des signes et des pratiques religieuses dans les écoles, les lieux de travail, au parlement religieux signifie une reconnaissance publique de l’islam en France, mais rappelle également les pratiques de la laïcité turque qui visent le contrôle étatique de la religion plus que l’autonomie de celle-ci. En mettant au centre de notre interrogation l’espace public, les questions de l’Islam et la laïcité peuvent être abordées dans un cadre comparatiste et d’une façon plus féconde.

Finalement, on est arrivé à dire que l’islamisme retravaille le code culturel religieux devant le miroir du moderne et conçoit une nouvelle subjectivité musulmane métissée. Cette nouvelle subjectivité reconstruit les frontières de l’espace public moderne selon les règles morales, religieuses qui disciplinent le soi. Dans cette perspective, nous avons abordé la question de la différence culturelle, et les notions de la « civilisation » et la « civilité » qui accompagnent l’étude des relations entre l’Islam et l’Occident.

Publications :

“Renoncer à la pureté européenne” in L’Avenir de l’Islam en France et en Europe, les entretiens d’Auxerre, Michel Wieviorka (dir.), Balland, Paris, 2003, pp. 123-130.

“L’islam et la mondialisation: une question de similitude ou d’alterité?, une approche decentrée de la mondialisation” in Un autre monde, Michel Wieviorka (dir.), Balland, Paris, 2003, pp. 259-272.

“Choreography of Islam in Modern Spaces” in IdentitAten, Orte Beziehungen GedAchtnis Körper, Azade Köker (dir.), Verlag Turia, Vienne, 2003, pp.102-107.

“The Voluntary adoption of Stigma Symbols”, Social Research, vol. 70, n° 3, 2003, pp. 801-820.

“Un désir d’Europe qui dérange”, Critique Internationale, n° 23, Presses de Sciences Po, 2004, pp. 33-43.

“Neue Muslime und europaische öffenlichkeit”, Transit Europaische Revue, n° 26, 2003/2004, pp. 156-166.

“Instantanés terroristes à Istanbul et nouvelle scénographie de l’islamisme”, Cosmopolitiques, n° 6, 2004, pp. 110-120.

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Globalisation, mouvements antiglobalisation, mouvements dans la globalisation

Michel Wieviorka, Jonathan Friedman, Nilüfer Göle et Farhad Khosrokhavar (directeurs d’études), avec Antimo Farro (professeur à l’Université Évry et Yvon le Bot, directeur de recherche au CNRS)

Le séminaire collectif a poursuivi l’examen des mouvements altermondialistes. Il a donné la parole à des jeunes chercheurs qui ont participé en observateurs au Forum social européen ou au Forum mondial en Inde. Il a accueilli également Michael Sandel, Kevin MacDonald, Alain Tarrius et Maristella Svampa.